Bon, j'ai regardé le Complément d’enquête sur LFI. L'émission est discutable, mais révélatrice de pas mal de choses sur les partis et la représentation. Je vais essayer de résumer quelques idées. 1° Ce qu'il faut avant tout comprendre, c'est que LFI réussit là où les autres partis échouent. (1/20) LFI est en gros la seule vraie machine politique efficace à gauche aujourd’hui. Pourquoi ? D'abord parce que tout mouvement politique a besoin de cadres, des militant-es formé-es, engagé-es et efficaces. Et les autres partis à gauche ne savent plus en produire, en tout cas pas de bon-nes (2/20) Avant, les partis, PS en tête, formaient leurs cadres par le militantisme, en particulier syndical. Ca commençait dès le lycée (FIDL, UNL) puis UNEF-ID. Il y avait du militantisme jeune (MJS), de l'action locale, des débats, des courants. On montait progressivement. Ce modèle s’est effondré (3/20) Maintenant le PS (et dans une moindre mesure Ecologistes et PCF) est devenu un parti de cadres, voire un parti-cartel tenu par des élu-es, sans base vivante, sans militantisme jeunesse, sans cadres formé-es ayant une légitimité locale et une habitude du débat d'idées et du travail militant. (4/20) Mélenchon a rompu avec cette manière de faire vivre un parti, en s'inspirant d'un modèle efficace : le léninisme, tel que développé dans Que faire ? (1902). Il s'agit d'avoir une avant-garde de révolutionnaires professionnel-les, et à côté un mouvement de masse sans pouvoir, mais mobilisable (5/20) Au début, le 1er cercle, c'était la direction du Parti de Gauche, avec des ancien-nes du PS, puis ça s'est élargi à des militant-es aguerri-es venant de l'altermondialisme, de la LCR, des comités de lutte contre le TCE... Et le mouvement plus large, au début, c'était le Front de gauche (6/20) Mais le Front de gauche était trop tributaire des partis et lourd. La rupture se fait en 2016 avec la création de LFI, un mouvement sans adhérent-es mais avec des "soutiens", gazeux, structuré en petits groupes dénués de pouvoir, pour éviter de voir renaître baronnies et luttes de courants. (7/20) Parallèlement, et progressivement, le 1er cercle se trouve épuré, et émergent des jeunes cadres, à l'expérience militante réduite, sans ancrage local, dont la légitimité est entièrement conférée par la direction. Résultat : une machine politique efficace, pas démocratique, mais solide et unie (8/20) L'arrivée du POI, avec ses militant-es bien formé-es (euphémisme), ses réseaux syndicaux et son habitus léniniste, qui se met au service de la dynamique insoumise sans trop demander en échange, achève de structurer la FI, et de l'autonomiser de ses soutiens trop indépendants, comme Ensemble ! (9/20) Du coup 2° La FI parle d'une seule voix. Et ça, c'est une avantage incroyable, surtout dans un paysage médiatique désidéologisé et (donc) friand de petites divisions, de manoeuvres et de scandales à deux balles, censés être le coeur de la politique, alors que ça n'en est que la dramaturgie. (10/20) Alors oui, le prix à payer, pour exister quand même, c'est de faire du scandale, du bruit, de diviser. Mais chaque scandale, non seulement permet une visibilité et de déterminer l'agenda, mais aussi renforce l'unité, car on est ensemble, contre le reste du monde qui nous diabolise. (11/20) Et ça permet de parler du fond. Car oui, faire du bruit en parlant de Gaza, des retraites ou des ultrariches, c'est infiniment plus important, respectable et, au final, mobilisateur, que le spectacle des divisions entre pro et anti NFP au prochain congrès du Parti socialiste. (12/20) Enfin, cette stratégie de faire entendre une voix unitaire et bruyante oblige le champ à s'organiser autour de vous. Aujourd'hui, seuls LFI et le RN parlent d'une seule voix, et les autres partis sont forcés de se situer par rapport à eux - et donc de se diviser et de ne pas parler du fond (13/20) Ce qui amène à 3° Mélenchon. C'est évidemment la focalisation de l'émission, et à raison. Mais les journalistes semblent incapables de comprendre que la condition du succès de la machine LFI, c'est son unité, et que la garantie de son unité, autant que son effet, c'est le chef charismatique (14/20) La garantie, d'abord : pour éviter la division, le meilleur moyen (à court terme) est cette combinaison de peur et de cohérence que créent des épurations successives. Et pour épurer sans trop de vagues, un chef autoritaire, dont les décisions même arbitraires sont respectées, c'est efficace (15/20) Le RN le fait, EPR le fait, LFI le fait, et ils dominent le paysage politique : un chef, des épurations, basta. A côté de ça, tu vois le pauvre Faure qui doit gérer une bande de petit-es baron-nes locaux/les insupportables et politiquement creux/ses, ça ne fait pas envie. (16/20) Mais surtout, il faut bien comprendre que le chef charismatique n'est pas que la garantie de l'unité, c'en est un effet. Pourquoi Mélenchon semble à ce point meilleur que les autres ? Ce n'est pas (que) son intelligence. C'est que son charisme est construit par l'unité de ses partisan-s (17/20) Là, c'est du Max Weber de base : le charisme n'est pas une propriété personnelle, c'est une production de la communauté charismatique. Et les membres de la direction de LFI en est une : quand on les invite dans les médias, on leur parle de Mélenchon, et iels le défendent contre les attaques (18/20) C'est ultra-puissant, comme dispositif, pour construire le charisme : si vous écoutez les cadres LFI, vous n'entendez que des éloges sur Mélenchon. De l'extérieur, il y a des critiques, mais ça resserre les rangs, et ça met le discours unitaire du 1er cercle au service du charisme du "vieux" (19/20) Ce cercle vertueux unité / charisme crée une dynamique qui peut sembler sectaire de l'extérieur. Mais l'alternative, c'est le spectacle de la division, ou l'isolement : un Glucksmann, un Ruffin, une Autain, sympas, mais dont personne ne dit jamais de bien, et donc qui "manquent de charisme" (20/20) Et tout ça, ça permet à LFI de fonctionner comme un parti révolutionnaire, alors même qu'il n'a rien de révolutionnaire. C'est du léninisme organisationnel, mais au service d'un projet social-démocrate, et avec une doctrine très light, et changeante selon les volontés de Mélenchon. (21/20) Ca ne veut pas dire que LFI a raison, ni qu'ils vont gagner en 2027. Mais au moins cette entreprise politique veut dire quelque chose. Alors que les vieux partis, PS en tête, faute de militant-es (c'est pas que leur faute, les dynamiques d'adhésion ont profondément changé) sont à contretemps (22/20) Donc plutôt que d'accuser LFI d'être une meute et Mélenchon d'être un gourou, il faudrait se demander pourquoi ces formes de militantisme sont fonctionnelles. Et si ces dynamiques ne nous plaisent pas, il faut changer le système qui les produit, au lieu de blâmer ceux qui y prospèrent (23/20) Addendum : C'est une réaction à une émission, pas plus. Si vous voulez en savoir (beaucoup) plus sur LFI, il faut lire l'enquête poussée de Manuel Cervera-Marzal, paru à la Découverte editionsladecouverte.fr
www.editionsladecouverte.fr
PS2: Je ne dis pas que LFI est la seule voie, mais qu'elle est efficace car ne suppose pas de base militante active. Il y a d'autres voies, mais plus coûteuses et longues, dont la condition de succès serait de focaliser non sur élections mais sur l'ancrage (syndicalisme / community organizing) De très utiles compléments et critiques du chercheur en science politique Nicolas Azam, notamment sur les limites du charisme bsky.app
Il est indubitable que LFI a bâti son succès sur l'essoufflement des autres modèles partisans proposés (comme LREM et le RN à leur façon). Comme le note R.Lefebvre, LREM et LFI ont été fondés par des gens issus en grande partie du PS et ayant pris le PS (et sa flopée de barons)pour anti-modele.
Suite à ce thread, j'ai fait une version "billet de blog" pour le Club de Médiapart. Merci à celles et ceux qui ont pris le temps de réagir à mes posts ! blogs.mediapart.fr
blogs.mediapart.fr