Imaginez que vous êtes sur une plage en train de vous dorer la pilule, et là vous entendez quelqu'un dans l'eau sous vos yeux crier à l'aide parce qu'il est en train de se noyer, mais au lieu de lui porter secours vous appelez les flics pour vous plaindre du bruit. Vous leur dites : "Il arrête pas de gueuler et de nous casser les oreilles, comme quoi genre il se noie mais c'est pas vrai il se noie pas du tout il fait juste semblant pour attirer l'attention et nous soutirer du fric on les connaît ces gens c'est des escrocs s'il vous plaît messieurs les agents faites-le taire." Eh bien c'est précisément ainsi qu'agissent les gens ici ou sur d'autres RS qui dénoncent à la modération les comptes de Palestinien.nes de Gaza en train de crever littéralement de faim et de maladies et de détresse et qui ont le toupet d'appeler à l'aide. Hier j'ai parlé avec Baraa, la jeune mère isolée qui a perdu ses deux filles au cours du génocide, tuées l'une sous les bombes, l'autre par la faim. Aujourd'hui elle vit dans la peur de perdre son petit garçon, Ibrahim, qui est très affaibli par la fièvre et la malnutrition. On relaie régulièrement ici leur cagnotte, qui à ce stade représente ni plus ni moins que l'unique chance pour le fils comme pour la mère de survivre à l'enfer sur terre et sans sortie dans lequel ils sont plongés depuis ce qui est maintenant une éternité. Toutes les personnes dont on partage les appels à dons sur Bluesky sont tout aussi réelles que Baraa et Ibrahim et connaissent un sort très comparable au leur. L'infirmier Hammam et son frère autiste Abood terrassé par des crises d'épilepsie, Mohamed dont le minot Elias est en train de perdre la vue sous l'effet des bombardements, Om Jameel souffrant d'une faiblesse cardiaque qui veille sur cinq enfants traumatisés et affamés, Ahmed, Sakher, Reem, Eslam et tant d'autres. Chacun, chacune appelle à l'aide pour survivre et surtout pour faire survivre ses proches. On pourrait croire qu'avec le ventre vide et une santé détruite au milieu d'un océan de décombres infestées de rongeurs où s'entassent les autres survivants, parfois sous des tentes en piteux état, parfois dans des ruines qui menacent de s'écrouler, on a déjà assez de problèmes à gérer. Sauf que non bien sûr. Il y a encore un autre problème qui s'ajoute et qui n'est pas des moindres : chaque fois que tu uses le peu de batterie que t'as sur ton portable à moitié cassé pour créer un compte sur une plateforme et tenter de faire circuler ta cagnotte de survie, aussi sec ton compte se retrouve signalé, désactivé, saqué. Après quelques minutes ou quelques heures. Sans autre forme de procès. Tu es la victime d'un des plus grands crimes de l'histoire et donc tu te retrouves cataloguée "spam". C'est comme si à chaque fois que tu reprends ton souffle pour crier au secours quand tu te noies quelqu'un venait te plaquer une main sur la bouche et t'enfoncer la tête sous l'eau. Parfois c'est la modération qui te repère, parfois ce sont des gens qui te dénoncent. Pourquoi font-ils ça, on ne sait pas. Peut-être qu'en traitant de scammers des rescapés qui sont entre la vie et la mort ils trouvent un moyen de justifier moralement le fait que ce sont de gros bâtards racistes et que juste ça les emmerde sur leur plage d'entendre les noyés se débattre. Hier Baraa m'a raconté combien elle était à bout de force en général et combien elle ne supportait plus l'éternel recommencement de la corvée des créations de comptes. Je ne peux pas la citer, car ses messages ont disparu en même temps que son dernier compte en date, mais l'idée c'est qu'elle n'en peut plus de s'y remettre encore et encore pour tenter brièvement de se faire entendre avant d'être une nouvelle fois réduite au silence. C'est la vie de son petit Ibrahim qui est en jeu et donc elle y passe un temps fou. Et bien qu'elle soit émue par la générosité des gens qui donnent le peu qu'ils peuvent, et il y en a, merci à elles, merci à eux, tout ce temps perdu et toutes ces humiliations ne font que s'empiler sur la masse de son malheur. Tous les gazaouis avec lesquels j'ai échangés racontent la même chose, tout le temps à se créer de nouveaux comptes comme s'ils avaient que ça à foutre. Et forcément au bout d'un moment beaucoup finissent par céder, le rapport entre effort investi et dons récoltés étant trop souvent dérisoire. Alors elles disparaissent du réseau, on ne les voit plus, terminé. Et du coup bien sûr on cesse de relayer leurs cagnottes, parce qu'il y en a tant d'autres entre-temps qui tentent désespérément de se faire connaître; Baraa s'est même fait sucrer son compte sur Mastodon, dont la modération est pourtant réputée moins genocide-friendly que celle de Bluesky. Elle a probablement été l'objet de dénonciations. Son URL ayant été blacklistée, elle ne peut même plus créer de nouveau compte. Pourquoi je fais ce fil interminable ? Parce que même nos espaces sociaux virtuels "safe" sont en proie à un régime d'apartheid et de cruauté calqué sur la logique dominante et qu'on ne peut pas s'en accommoder. Il ne s'agit pas de faire la leçon de vertu. Il y a des camarades qui partagent, mais qui n'ont pas les moyens de donner. Il y en a qui donnent, mais qui préfèrent ne pas partager. Il y en a qui ne font ni l'un ni l'autre, mais qui font ce qu'ils peuvent par d'autres moyens. Mais à celles et ceux qui hésitent à mettre la main à la poche alors qu'elles le pourraient, parce qu'elles subodorent que les comptes relayés ici sont des fakes et que dans le doute il vaut mieux s'abstenir, je voudrais juste dire combien elles se trompent. Et à celles et ceux qui donnent déjà, je voudrais juste rappeler qu'il ne faut surtout pas cesser de le faire. Et que les gens qui dépendent de cette aide pour rester en vie continuent d'en avoir urgemment besoin même lorsqu'elles ont disparu de votre fil. Je ne sais pas si on reverra Baraa et Ibrahim sur ce réseau, mais leur crowdfunding reste ouvert quoi qu'il arrive. Si vous pouviez ne pas l'oublier, et ne pas ignorer non plus les autres héros et héroïnes de la survie sous génocide qui en appellent à notre solidarité. chuffed.org
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